Les taux de violences sexuelles sur les campus universitaires américains n’ont pas bougé entre 1985 et 2015. Ils auraient même augmenté depuis 2015. Et ce, malgré des millions de dollars dépensés par le gouvernement américain et les universités dans des programmes de recherche et de prévention des violences sexuelles. Depuis des années, ces chiffres laissent les élu·es et les scientifiques perplexes. Comment expliquer cela ?

Aujourd’hui, une nouvelle méta-analyse (une étude qui combine et analyse les résultats de nombreuses études précédentes sur un sujet), qui rassemble toutes les études publiées jusqu’alors partout dans le monde, a révélé la réponse. Il semblerait que la théorie de longue date derrière ces programmes soit fondamentalement erronée.

Pendant des décennies, les expert·es en sciences sociales sont parti·es d’un principe simple : si l’on change les attitudes ou les idées des gens sur les violences sexuelles, cela entraînera un changement de comportements, et donc une diminution de la violence. Ainsi, la grande majorité des programmes de prévention des violences sexuelles dans le monde ont ciblé l’esprit : ce que les gens pensent et croient au sujet des violences sexuelles, de pourquoi elles se produisent, du type de personne qui les perpétue et qui en sont victimes. Une cible centrale de ces programmes sont les “mythes sur le viol”, comme l’idée que “certaines femmes méritent d’être violées” ou que “quand les femmes disent non, en fait elles veulent dire oui”.

Un grand nombre d’interventions analysées dans cette étude a réussi à contrer ces mythes sur le viol. Mais la diminution de la violence qui aurait dû suivre n’a pas été observée. Quand les équipes de recherche ont observé une réduction de la violence, elle était minime par rapport au degré de changement des manières de penser des gens. L’hypothèse selon laquelle nos pensées sont la cause principale de notre comportement a guidé les efforts de réduction des violences sexuelles depuis le début. Mais d’après cette nouvelle étude, cette hypothèse serait faussée.

D’après l’OMS, environ 1 femme sur 3 dans le monde a subi des violences sexuelles physiques. Et des chiffres de 2017 ont révélé que plus de 50 % des femmes et presque un homme sur trois sont touché·es aux États-Unis. Dans ce contexte, cette étude fait office de “signal d’alarme accablant pour le domaine de la prévention des violences sexuelles”, comme l’a observé une experte en réponse à cet article.

Voici la preuve

La méta-analyse a couvert 295 études menées dans 13 pays entre 1985 et 2018. La plupart (89 %) ont été menées aux États-Unis, et la majorité de celles-ci se sont concentrées sur les campus universitaires – où la majorité de la recherche sur la prévention des violences sexuelles a été effectuée dans le monde.

L’équipe de recherche a identifié trois périodes distinctes dans les programmes de prévention des violences sexuelles : une période initiale où les programmes se concentraient sur l’éducation des adolescent·es sur les violences dans les relations amoureuses ; une deuxième qui ciblait l’empathie des hommes envers les victimes de violences sexuelles par le biais de programmes éducatifs ; et une troisième phase (encore dominante aujourd’hui) qui, au lieu de cibler les victimes ou les coupables potentiels, vise à encourager l’action des témoins et de la communauté grâce à des programmes éducatifs qui encouragent les gens à aider les personnes en danger et à dénoncer les idées sexistes.

Photo de la chercheuse Elise Lopez avec le texte : Si nous dépensons des millions de dollars dans la recherche et les programmes de prévention, pourquoi les chiffres n'ont-ils pas changé depuis plus de 30 ans ?

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Bien que ces trois périodes adoptent des approches assez différentes, les chercheuses ont constaté que la théorie sous-jacente restait la même : l’hypothèse que pour changer le comportement, il faut changer les idées des gens. Elles ont découvert qu’aucune de ces approches n’avait d’effet sur les taux d’agression. Changer ce que les gens pensent des violences sexuelles ne semble tout simplement pas changer leur comportement.

J’ai parlé à deux expertes sur le sujet : Ana Gantman, professeure de psychologie au Brooklyn College (CUNY), qui a cosigné l’étude, ainsi qu’une des auteures d’un commentaire accompagnant l’article : Elise Lopez, directrice adjointe du programme de violences relationnelles à l’Université de l’Arizona. J’ai été surprise de constater que, plutôt que d’être découragé·es, les deux chercheuses étaient assez optimistes quant aux résultats.

Elise Lopez a expliqué : “Je n’ai pas été surprise par ces résultats, j’étais plus enthousiaste qu’autre chose. Ils montrent le combat que moi, et d’autres chercheuses et chercheurs, avons mené pendant des années. Si nous dépensons des millions de dollars dans la recherche et les programmes de prévention, pourquoi les chiffres n’ont-ils pas changé depuis plus de 30 ans ? Maintenant, nous avons des pistes concrètes sur le pourquoi. Quand vous identifiez un défaut fondamental, vous pouvez arrêter de tourner en rond et saisir l’opportunité de créer quelque chose de nouveau.

Un changement radical

L’article m’en a rappelé un autre dans un domaine très différent : la crise climatique. Il y a trois ans, le neuroscientifique Kris de Meyer et ses collègues ont avancé que les personnes qui travaillent sur le climat devraient arrêter d’essayer de persuader les gens que le changement climatique est un problème, et raconter plutôt des histoires d’action. “Les croyances populaires”, ils écrivent, racontent que l’augmentation de la compréhension des gens sur le changement climatique serait un “préalable nécessaire” à l’action et au changement de comportement. Mais “dans la vraie vie, les relations entre croyances et comportement vont souvent dans la direction opposée : nos actions changent nos croyances.”

La réalisation similaire dans le domaine de la prévention des violences sexuelles fait-elle partie d’une réévaluation plus générale de l’idée que changer les attitudes des gens peut changer leur comportement ?

“Absolument”, affirme Ana Gantman. “Les psychologues savent qu’il y a un fossé entre ce que nous pensons, ce que nous voulons, ce que nous croyons et ce que nous faisons réellement.”

Cela s’explique peut-être par le fait que la relation entre les deux est purement “probabiliste”. Des obstacles nous empêchent d’agir comme nous aimerions agir dans un monde idéal. Elle me donne un exemple : une personne pourrait vouloir réagir si elle entend quelqu’un faire une blague sexiste, mais sur le moment, un autre désir, celui de maintenir la cohésion sociale, pourrait l’emporter, ou elle pourrait tout simplement ne pas savoir quoi dire.

Et, si la relation entre nos idées et nos actions peut parfois être corrélée, cela ne signifie pas nécessairement que les unes ont causé les autres. Supposons que la personne qui croit en l’importance d’intervenir lorsqu’elle entend des blagues sexistes le fasse réellement. La raison pour laquelle elle l’a fait, à ce moment-là, pourrait être n’importe quoi : peut-être qu’elle avait récemment vu quelqu’un d’autre intervenir avec succès dans une émission de télé, et qu’elle avait donc une phrase toute prête en tête. Ou peut-être qu’elle se trouvait dans un groupe où elle se sentait à l’aise et respectée, et donc elle a pris la parole parce qu’elle savait que ce serait bien accueilli. “Nous pouvons agir de manière cohérente avec nos désirs, mais cela ne signifie pas nécessairement que nos désirs en sont le mécanisme causal”, explique Ana Gantman.

Photo de la chercheuse Ana Gantman, avec le texte : Changer les idées des gens sur les violences sexuelles est important ! Mais ce n'est tout simplement pas le bon levier à actionner pour réduire les taux de violences sexuelles.

Elise Lopez souligne que nous savons déjà tout cela dans le domaine de la santé. Nous savons qu’il est possible d’éduquer les gens sur l’importance de manger sain, de faire du sport ou de dormir assez, mais sans nécessairement changer leur comportement. “Cela va vraiment au-delà de changer les idées et les attitudes, bien que cela puisse être une première étape utile”, dit-elle. “Vous devez également changer la confiance en eux des gens sur leur capacité à avoir des comportements sains, leur fournir le soutien social pour le faire et penser à l’environnement dans lequel ils vivent.”

Une nouvelle approche

Alors, quels types d’interventions pourraient vraiment marcher et prévenir les violences sexuelles ? La conception de l’espace physique est un thème central.

Ana Gantman me raconte : “Les étudiant·es nous disent que souvent, les seuls espaces dans lesquels iels peuvent interagir quand les fêtes sont terminées sont leurs chambres, et que ces portes se ferment automatiquement pour des raisons de sécurité incendie – ce qui donne l’impression que personne d’autre n’est là.” Elle suggère donc que fournir plus d’espaces communs neutres pourrait permettre d’autres comportements – que si un lit n’est pas là, les gens sont moins susceptibles de penser à la possibilité de rapports sexuels.

Les chercheuses ont également insisté sur l’intégration de l’éducation à la prévention des violences sexuelles dans l’éducation générale à la santé sexuelle. “Je pense que si nous apprenions aux gens comment avoir des rapports sexuels heureux, sains, consensuels et idéalement mutuellement orgasmiques, alors peut-être que nous verrions moins de situations où les gens se trouvent dans des situations comme la consommation excessive d’alcool qui rendent le sexe plus risqué”, ajoute Elise Lopez.

Il existe également quelques indications que les cours d’autodéfense peuvent réduire les taux d’agression – même si c’est une piste controversée, car certain·es pensent que cela déplace la responsabilité des agressions sexuelles sur les victimes. Au Kenya, des transferts d’argent inconditionnels ont permis de réduire les violences sexuelles lorsqu’ils étaient donnés aux femmes. Et dans l’État de Rhode Island, les infractions déclarées de viol ont chuté de 30 % quand le travail du sexe en intérieur a été décriminalisé. Tous ces éléments montrent la multitude d’approches différentes qui pourraient être adoptées, si les attitudes et les normes de financement le permettent.

Il est important de noter que les résultats de cette étude ne signifient pas que les décennies de travail sur la prévention des violences sexuelles ont été vaines. Changer les manières de penser est toujours précieux.

“J’ai été énormément impressionnée par certaines des interventions que nous avons examinées”, dit Ana Gantman. “Changer les idées des gens sur les violences sexuelles est important ! Mais ce n’est tout simplement pas le bon levier à actionner pour réduire les taux de violences sexuelles.”

Alors, on fait quoi ? Dans votre communauté : Au lieu d’essayer de persuader les gens de changer, encouragez des environnements qui privilégient la sécurité, la confiance et des normes saines autour de l'écoute. Au travail : Réévaluez les espaces communs de bureau et toutes les activités ou événements liés au travail. Qui a le pouvoir dans ces espaces ? En politique : Plaidez pour le financement de nouvelles idées ou programmes. C'est le moment de faire preuve de créativité en matière de prévention des violences sexuelles.

Les études du mois

Voici les études qui font parler d’elles dans la recherche sur les inégalités de genre :

  1. Le divorce peut faire du bien à l’égalité des genres ! Dans les pays où la garde des enfants est plutôt partagée à 50/50, le divorce augmentait la contribution des hommes aux tâches domestiques.
  2. ✍️ L’égalité des genres s’est améliorée dans le monde de la recherche au cours des deux dernières décennies. Les femmes représentent 41 % des postes de recherche en 2022, contre 28 % en 2001. Cependant, dans les sciences physiques, ce chiffre n’est que de 33 %.
  3. Les femmes réussissent mieux que les hommes dans les campagnes de financement participatif. Celles dirigées par des femmes atteignent leurs objectifs de collecte de fonds 20 % plus vite que celles promues par des hommes.

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