La vision masculine

Ça commence par un scénario.

Les hommes y jouent, les femmes y apparaissent. Les hommes gagnent, les femmes les célèbrent. Ils désirent, elles sont désirées. Les hommes sont des hommes, les femmes sont des êtres prêtes à être disposées.

 

Ça continue par une scène de film.

La caméra montre le corps d’une femme allongée de dos, nue, on ne voit pas son visage. Elle n’existe qu’à travers ce corps parfait. Un homme est en face d’elle, en face de nous. Il est habillé, on aperçoit nettement les traits de son visage, pas le reste de son corps. « Tu les trouves jolies mes fesses ? ». Il répond étonnamment « Oui, très ».  « Et mes seins, tu les aimes ? » « Oui, énormément ». Le personnage de Brigitte Bardot est à l’apogée de l’incarnation de l’érotisme. Cette scène est un exemple de ce qu’on appelle le « male gaze », la « vision masculine », théorisé par la critique de films Laura Mulvey en 1975. Ce moment où la caméra place le spectateur ou la spectatrice dans la vision d’un homme hétérosexuel. Dans Le mépris, que nous soyons un homme, une femme, nous désirons le personnage de Bardot, ou plutôt nous ressentons le désir que l’autre personne en scène et la caméra porte sur elle. Dans cette « vision masculine », les personnages féminins sont des objets érotiques, les personnages masculins sont ceux qui ont le pouvoir, ceux qui disposent. « « Dans un monde ordonné par un déséquilibre sexuel, le plaisir de regarder a été partagé entre actif / masculin et passif / féminin. La « vision masculine » déterminante projette son fantasme sur la forme féminine qui est désignée en conséquence. Dans leur rôle exhibitionniste traditionnel, les femmes sont simultanément regardées et exposées, leur apparence étant codée pour un fort impact visuel et érotique, de sorte qu’on peut dire qu’elles ont une connotation de «être regardé» analyse ainsi Laura Mulvey. Les femmes sont passives et évoluent en fonction du regard des hommes. C’est cette puissance prépondérante que dénonce Laura Mulvey dans le monde cinématographique : la « vision masculine » y est omniprésente. Les femmes ne semblent pas pouvoir se détacher de ce regard. Normal, puisque ce sont des personnes fictives qui ne font que ce qui a été choisi par le scénariste et le réalisateur. Normal. Selon Laura Mulvey, la « vision masculine » repose sur le concept de « phallocentrisme » : « Le paradoxe du phallocentrisme dans toutes ses manifestations est qu’il dépend de l’image de la femme castrée pour donner de l’ordre et du sens à son monde. Une idée de la femme tient le rôle d’épingle du système: c’est son manque qui produit le phallus comme présence symbolique, c’est son désir aussi de combler le manque que signifie le phallus. »

Ça termine par une réalité.

Que se passe-t-il lorsque tous les réalisateurs sont des hommes ? Tous les films reproduisent cette vision masculine. Ce n’est pas les dédouaner que d’affirmer que ce n’est pas de leur faute : ils désirent ces personnages, ils ne font que reproduire ce désir.

La culture forge l’imaginaire. Et l’imaginaire est l’essence même de la réalité.

La « vision masculine » alors réservée au cinéma devient une réalité. Une scène de la série Mad Men est particulièrement éloquente de réalisme : la publicitaire Peggy Olsen présente sa campagne pour les soutiens-gorge Playtex, elle est brillante, les clients adorent. Ses collègues masculins, au lieu de la féliciter, ne trouvent pas mieux que de lui dire « tu as du rouge à lèvre plein les dents ». Peu importe qu’elle ait du rouge à lèvre sur les dents, ce qu’elle fera ne sera jamais assez pour le regard masculin.

En effet, et si la « vision masculine » continuait hors champ ? Cette vision, pourtant cantonnée à la population masculine semble hégémonique en dehors même du milieu cinématographique. Les actions des femmes semblent se réduire à cette « vision masculine ». « La femme est donc dans la culture patriarcale un signifiant pour le mâle, lié par un ordre symbolique dans lequel l’homme peut vivre ses fantasmes et ses obsessions par le biais du commandement linguistique en les imposant à l’image silencieuse d’une femme encore attachée à sa place de porteuse de sens, pas de créatrice de sens » raconte ainsi Laura Mulvey dans Visual Pleasure and Narrative Camera. Lorsque les femmes sortent de ce champ de vision, elles sont critiquées. On tente de les remettre à leur place en leur imposant un idéal de perfection.

Comme Peggy, nous avons deux possibilités : continuer à vouloir se conformer et devenir parfaite pour cette vision (ce qui est par définition impossible) ou s’affranchir durablement de la vision masculine. Il n’y a pas à tergiverser, notre choix est fait.

Crédits photo : Mad Men Saison 7, épisode 12.

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