À quoi ressemble le beau dans une société inclusive ? Durant cette 8e (huitième !!!) saison de la newsletter Les Glorieuses, nous explorerons la question… du beau. L’invitée, la conversation, l’enquête, l’extrait… ces nouveaux formats permettront de dessiner tout un peu plus cette utopie féministe à laquelle on rêve. Une utopie où les esthétiques seront inclusives et où nos imaginaires seront emplis de ces femmes qui y ont toujours eues leur place.
Nous commençons cette saison par une conversation avec l’artiste plasticienne Wang Ruohan, vivant à Berlin et née à Pékin. Ses œuvres proposent une lecture surréaliste du quotidien en apportant un regard très joyeux et très optimiste. Pour une raison que j’ignore sincèrement, l’achat de ses œuvres n’est pas remboursé par la Sécurité sociale.

Rebecca Amsellem Cette rétrospective semble inviter à voir le quotidien d’une manière fantasque. Cela me rappelle sans doute l’œuvre Nightlife de Cyprien Gaillard que j’ai eu l’occasion de voir à LUMA. Dans vos œuvres, le quotidien n’est plus quotidien – il devient un matériau prêt à nous faire plonger dans un monde surréaliste – les vôtres.
Wang Ruohan L’œuvre de Cyprien semble raconter un paysage, mais elle décrit aussi le processus d’augmentation de l’entropie et les traces d’entropie laissées sur le paysage par l’histoire. Je ressens cela : le récit apparemment objectif du paysage, en même temps inclusif et romantique. J’aime l’art dichotomique de celui-ci.
Au cours des dernières années, j’ai de plus en plus l’impression que les images subconscientes sont simples mais profondes. Je pense que certaines expériences et certains souvenirs quotidiens sont toujours gardés au premier plan du subconscient, et tous les êtres humains vivent ces routines quotidiennes ordinaires. Lorsque je fais l’expérience de la confusion, je trouve dans les actes quotidiens les plus élémentaires les réponses les plus primitives. Ces actes illustrent de nombreuses choses qui sont restées identiques grâce au baptême du temps. Peu importe les circonstances, peu importe que le temps passe, comment les fleurs fleurissent et tombent, comment le soleil se lève et se couche, notre routine quotidienne est toujours là, et elle prouve l’existence même du temps et l’essence la plus simple de la vie. Ces images sont contemporaines, intemporelles et simples à comprendre.
J’ai passé la plupart de mon temps seule à lire et à réfléchir, surtout durant les années qui ont suivi mon départ de l’école d’art. J’ai été influencée à la fois par les cultures orientales et occidentales, ce qui m’a particulièrement donné envie d’analyser le comportement humain, de trouver un point commun qui transcende la culture dans la vie quotidienne. Mais encore une fois, le quotidien n’attire pas toujours beaucoup l’attention en tant qu’œuvre d’art. Lorsque je place ces scènes dans un environnement de couleurs claires et transparentes et des histoires momentanées, les gens reviennent à ces premiers et plus beaux moments surréalistes et se connectent avec leurs histoires personnelles. Et c’est à ce moment-là que le quotidien deviendra précieux et romantique.
Recevez
Les Glorieuses
tous les mercredis
Rebecca Amsellem Vos œuvres ont un effet psychologique immédiat : un sentiment de bien-être, de luminosité nous envahit. Y avait-il une volonté thérapeutique derrière l’élaboration des œuvres présentées, derrière même le choix des couleurs utilisées ?
Wang Ruohan Oui, je veux que le public se sente entouré, heureux et excité lorsqu’il voit l’œuvre. J’essaie de créer un sentiment d’amour éternel. Créer des œuvres comme celle-ci m’aide à guérir quand je me sens très seule, et je veux apporter cela aux personnes qui en ont besoin. Je veux inspirer de la dopamine chez le spectateur et la spectatrice avec des couleurs vives et propres. Et tout cela nécessite une atmosphère : des formes confortables, un contenu qui se rapporte à chaque personne et des combinaisons de couleurs confortables. Je pense qu’une esthétique positive et chaleureuse laisse un impact profond sur les gens au fil du temps. Il y a trop d’artistes qui contribuent à l’art environnemental, à l’art politique, à l’art des droits humains, moi je veux aider la psychologie des gens, car je pense que les œuvres d’art pleines d’amour et d’attention jouent un rôle très important dans l’art contemporain et dans une société pleine d’incertitudes.

Rebecca Amsellem En parlant de psychologie, les sentiments ont une place centrale dans l’interprétation de vos œuvres par vous-mêmes. Vous dites, par exemple, « les êtres humains désirent le plaisir extrême et l’indulgence extrême ». Vous vous demandez également, « comment les sentiments humains se déplacent et se verrouillent ? ». Avez-vous trouvé la réponse ?
Wang Ruohan Lorsque je suis seule, je passe la plupart de mon temps à penser et à ressentir l’influence de différentes cultures sur moi, à essayer de trouver le point commun le plus profond qui transcende la culture et à trouver des réponses à la vie dans ce but. Dans ce monde contrôlé par la rationalité et le consumérisme, les êtres humains ont soif de plaisir extrême et d’indulgence extrême, tout comme les dionysiens, et ce sont des réflexions sur l’existence, et des émotions de malaise et d’impuissance à l’heure actuelle où la destruction de l’environnement et le consumérisme sont répandus. Nous devrions nous demander comment nous pouvons vraiment nous sauver nous-mêmes, comment nous pouvons atteindre le vrai bonheur. Comment découvrir certains moments de la routine quotidienne répétée qui peuvent vous éloigner de la réalité. Les émotions humaines résonnent dans ces moments enfermés, ces états où il y a du confort et un soupçon d’angoisse rationnelle. Je me sens comme Goldmund dans Narziß und Goldmund, qui incarne un large éventail d’expériences humaines, aspirant à l’extase terrifiante du monde sensoriel, mais la capturant et l’exprimant à travers son talent de sculpteur.
Rebecca Amsellem Vous utilisez la technique du collage pour peindre : copier, couper, coller, changer la réalité. Le surréalisme est omniprésent et pourtant, il semble familier de notre réalité. Pourquoi avoir choisi cette technique du collage ?
Wang Ruohan J’aime beaucoup ce concept, qui me rappelle Apollonien et Dionysiaque de Friedrich Nietzsche, dans lequel j’aime la dichotomie de l’art. Un collage de réalité et de surréalisme, qui semble permettre de voir le basculement entre le temps et l’espace sur une toile 2D. Ce collage permet une vision double du lointain et du proche. Il révèle également un peu de malaise apporté par la réalité dans un scénario surréaliste tout à fait magnifique. Par exemple, dans Les Gens sous l’arbre, je me suis arrêtée quand j’ai voulu mettre la main dessus, et j’ai décidé de laisser le deuxième homme rester dans le moment de vouloir embrasser quelque chose, mais le spectateur ou la spectatrice trouve ça un peu étrange parce qu’il n’a pas de main. Ce collage de perfection et d’imperfection brise la pure douceur de l’image et apporte un équilibre entre le chaud et le froid, tout comme Hesse tente de réconcilier les idéaux de l’apollonianisme et du dionysianisme en donnant forme à l’informe par l’art. À travers ces images, j’essaie de transformer des moments en éternité.
Rebecca Amsellem Laissez-vous une place au genre dans votre œuvre ?
Wang Ruohan Je pense que j’exprime un style féminin de manière neutre, un style neutre de manière féminine.
Rebecca Amsellem Une des réflexions qui m’animent est d’imaginer une société inclusive – C’est ce que je vous demande – à quoi ressemble la « beauté » dans une société féministe ?
Wang Ruohan Je pense qu’une société idéale est extrêmement inclusive et transcende le genre lui-même. Je pense que les femmes sont toujours associées à la nature, à la tolérance et à la douceur, et j’imagine que le vent, l’eau, la lune et tous les arcs sont les représentations les plus poétiques de la femme. Dans une société féministe, la beauté est une force douce qui a des angles à la fois obtus et aigus, et forme un cercle, qui représente « l’accomplissement ». J’ai toujours pensé à la couleur néon comme un neutre, la pureté sans aucun noir et blanc. Plus vous le regardez, plus vous réalisez à quel point il est profond et englobant, comment il peut créer un sentiment d’espace à travers sa transparence et entourer tout ce qui s’y passe, et c’est une expérience magique. Et il raconte à la spectatrice et au spectateur une histoire d’une manière douce qui lui permet de se connecter à ses propres histoires. Je pense que cette esthétique féminine dans les mots chinois s’appelle « 刚柔并济 – rigidité et douceur ou tempérament force avec miséricorde ».