Il y a quelques jours se tenait la Omloop Het Nieuwsblad, une course de vélo annuelle qui se déroule en Belgique et qui démarre la saison des courses européennes.
Je vous rassure, je ne me suis pas découverte une passion pour les courses de bicycle et j’ose croire que c’est la seule fois que je vais parler de cette course dans Les Glorieuses. Les hommes et les femmes y commencent la course au même endroit mais les hommes partent avant et les femmes un peu après. Jusqu’en 2006, il existait une version « femmes » de la course et tout se passait bien. Les hommes partaient les premiers, arrivaient les premiers, acclamés tels des chefs de gouvernement qui auraient permis de réduire drastiquement le nombre de féminicides et
d’uxoricides.
Mais seulement cette année, dix minutes après le début de leur course, les femmes ont été forcées de s’arrêter pour qu’elles ne puissent pas dépasser les hommes.
Nicole Hanselmann, cycliste Suisse de 27 ans, se rapprochait dangereusement du peloton masculin quand les organisateurs ont pris la décision d’arrêter la sportive. « Le jury de la course vient de dire que nous devions neutraliser la course car nous nous rapprochions trop des hommes. » rapporte Hanselmann au magazine en ligne Cycling News. Après cinq minutes, ils ont permis à la cycliste de repartir. Vous vous en doutez, ça lui a littéralement coupé son élan. « C’était un peu triste pour moi car j’étais de bonne humeur et lorsque le groupe vous voit vous arrêter, il a juste une nouvelle motivation pour vous rattraper. » Sans blague.
Une femme forcée de s’arrêter pour empêcher qu’elle dépasse les hommes : s’il nous fallait un énième argument pour convaincre le jury que nous sommes dans une société patriarcale, le voici.
« Il est temps que les femmes prennent le pouvoir », « place aux dames », « si les femmes ne réussissent pas c’est qu’elles sont trop timides, pas assez tenaces… » pouvions-nous entendre le 8 mars dernier. Sauf que ce n’est pas si simple. Et Hanselmann en est l’exemple.
L’histoire de Nicole Hanselmann fait écho au besoin de la société patriarcale de reléguer les femmes au second plan. Je ne vois pas meilleure image pour
illustrer cette main (in)visible qui empêche les femmes d’être elles-mêmes – surtout quand ça met en danger le statut de pouvoir des hommes.
Le caractère symbolique de cette humiliation est un énième exemple de ce que doivent subir les femmes dans notre société. On en trouve l’origine dans la dichotomie nature/culture, héritée, comme le souligne l’autrice spécialisée dans les questions environnementales, Pascale d’Erm, d’Aristote. L’influence de cette dichotomie, « n’est pas un dualisme parmi d’autres : il est à l’origine de la dévalorisation des femmes dans la réflexion philosophique et de leur absence de la vie publique. Il fonde notre mode de pensée occidentale en opérant une hiérarchisation qui semble définitive entre la nature, matière première illimitée à la disposition du bon vouloir ou de la force de la cognée des hommes, et de la culture/art/technique érigée au rang d’aboutissement suprême, infiniment supérieure à la première/ Une hiérarchisation qui influence, aujourd’hui encore, nos choix économiques ou politiques. Un système de pensée dominante (male biased disent les féministes anglo-saxonnes) où les femmes n’ont jamais été partie prenante. » (Soeurs en écologie – Des femmes, de la nature et du réenchantement du monde, Pascale d’Erm, Editions La mer salée, 2017).
Pour se réapproprier l’espace public, plusieurs écoles. On entend certain·e·s affirmer que les femmes doivent davantage se battre en imitant les comportements des hommes. On entend d’autres suggérer une approche qui utilise les traits, les caractéristiques qu’on attribue plus souvent aux femmes en respectant l’environnement. Cette dernière n’a pas vocation à promouvoir une approche essentialiste, qui privilégierait, pour reprendre les mots de Pascale d’Erm, « à penser qu’il existe un lien immémorial et figé entre les femmes et la nature lié à leur ‘essence féminisme’ ». Cette approche incite les femmes à utiliser leurs expériences, leurs savoirs, leurs acquis, comme outils pour acquérir l’égalité.
Cette approche implique de redéfinir les rapports de domination grâce à la lutte écologique. Comment ? En commençant par renouer un lien avec la nature.
« Un nouveau rapport à la nature émerge, fait non plus d’appropriation et de domination, mais de réciprocité et de coopération. Cette éthique inspire la redéfinition de l’écologie, de la science et de la culture et entraîne une forme de pouvoir relevant non plus du ‘pouvoir sur’, mais du ‘transformationnel’. » (Pascale d’Erm)
Cette transformation est permise grâce à la redéfinition du care. Le care, pour reprendre les mots de Carol Galligan citée par Pascale d’Erm, c’est « la capacité à se soucier, à éprouver de la sympathie, de la compréhension et de la sensibilité pour le destin de certains êtres particuliers et à se porter responsables pour d’autres ». « Le care est féministe – et non pas féminin – car il est avant tout contes taire des valeurs de la société patriarcale. « le care n’appartient plus aux femmes, car cela supposerait qu’elles soient toujours aimantes et bonnes au risque de s’oublier, d’étouffer leurs « propres voix », ni aux hommes. C’est un enjeu du genre humain – souligne-t-elle à de nombreuses reprises lors de la conversation que nous aurons ensemble. Un enjeu qui suppose de dépasser la question du genre pour aller vers la transformation démocratique, émancipatrice pour les femmes et les hommes. Une éthique de la résistance. » La dévalorisation du care a entraîné une valorisation de l’autonomie (on y retrouvera par exemple la notion de self made man mise sur un piédestal) et une dépréciation des notions d’interdépendance, de communautés et d’entraide.
Le care a longtemps été relégué au second plan dans la hiérarchie de pensée occidentale car les femmes y étaient plus nombreuses (ou les femmes y étaient plus nombreuses car il a été relégué au second plan, peu importe la causalité, la conséquence est la même), de la même manière qu’Hanselmann a été arrêtée pour ne pas qu’elle bouscule la hiérarchisation établie entre les femmes et les hommes dans la course de vélo. Et pourtant, c’est bien de cette hiérarchisation dont nous pouvons nous soucier. En la bousculant, nous remettons en cause l’ordre établi, les fondements des inégalités entre les femmes et les hommes. Chambarder la structure n’a pas vocation à ce que les femmes ou les champs dits « féminins » en prennent sa tête. Elle permet de repenser la notion même de hiérarchie pour que les privilégiés n’aient plus à avoir la prérogative de décider ce qui est digne d’exister.